samedi 5 juillet 2008

Opinion - économie - Changeons de modèle économique

Pierre EYBEN, chercheur en sciences apppliquées, Michèle GILKINET, passionnée active, Jean-Baptiste GODINOT, fonctionnaire, François SHREUEUR, journaliste

Il faut réorienter les modes de production et de consommation vers des pratiques écologiquement soutenables et socialement justes, et non augmenter le productivisme, la flexibilité et la compétitivité.

D' accord, les prix augmentent, ce n'est agréable pour personne. Mais faut-il vraiment pour cela bouleverser toute l'économie ?”, s'interrogeait récemment M. Timmermans, directeur général de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Pour la FEB, poser la question c'était y répondre, par la négative.

Pourtant… L'économie menace de tomber en récession. L'explosion des prix du pétrole est en passe de faire s'effondrer tout l'édifice en précipitant dans la misère des dizaines de milliers de ménages en Belgique, des centaines de millions de par le monde. Dans ces conditions, faut-il vraiment poursuivre en serrant les dents, comme semble le dire la FEB ? On ne saurait imaginer attitude plus irresponsable.

Selon nous, cet aveuglement volontaire face à une situation très grave témoigne d'un immobilisme dogmatique et partant, de la profonde incapacité de la FEB à s'adapter à la nouvelle donne.

Pour comprendre ce qui est en train de se passer et envisager des solutions réalistes, il importe de s'attarder un instant sur la dynamique qui sous-tend la crise actuelle.

Nos sociétés dites "développées” sont organisées autour du principe économique de "la croissance”. Celle-ci serait à la fois la condition et le moyen de créer de la richesse dont les retombées profiteraient à tous. Dans cette logique, il est nécessaire d'accroître les capacités de production de biens et de services, ce que les travailleurs sont sommés d'assumer. Il faut également s'assurer que ces produits seront consommés rapidement par un consommateur soumis pour ce faire à un matraquage publicitaire permanent.

Après un demi-siècle de cette croissance économique accélérée, où en sommes-nous ? Si les Trente Glorieuses ont assurément permis l'amélioration du confort matériel d'une bonne partie de la population occidentale, elles ont aussi laissé une frange non négligeable d'entre nous dans une situation désastreuse et entraîné "le reste du monde” dans un état de précarité croissant. Dans le même temps, on peut constater que le chômage n'a pas disparu, que le travail devient à nouveau, depuis une trentaine d'années, de plus en plus éprouvant et vide de sens, que la répartition des richesses est de plus en plus inéquitable et que l'état de la planète se dégrade dangereusement. On ne produit et consomme pas en fonction de besoins réels, en tenant compte du caractère limité des ressources naturelles et avec un dessein de justice sociale, mais en fonction de potentialités spéculatives, dont tire profit une infime minorité sans soucis des générations futures. Bref, cette croissance socialement ravageuse nous procure chaque jour un petit peu moins de satisfaction et l'on continue pourtant à la glorifier allègrement.

Une autre réalité commence aujourd'hui à apparaître crûment : cette croissance-là n'est pas tenable. Le dogme croissantiste repose en effet tout entier sur un oubli gros comme un monde : pour produire les biens et services que la manipulation publicitaire nous pousse à consommer, il faut de la matière et de l'énergie. Or, l'homme ne peut pas créer de matière ni d'énergie. Il ne peut que transformer les ressources terrestres pour les rendre utiles à son usage. Ce faisant, il génère des pollutions dont les niveaux sont devenus insoutenables tant ils dépassent les capacités de recyclage naturels. Ainsi, pour fabriquer et faire avancer une automobile, il faut du pétrole, qui une fois consumé est irrémédiablement transformé en CO2.

D'un point de vue matériel, le processus économique fonctionne donc comme une gargantuesque machine qui consume les ressources et les transforme en pollution. A la sortie de cette machine, du côté des pollutions, on observe une saturation dont le bouleversement climatique est l'une des dimensions les plus graves. A son entrée, il y a désormais une pénurie. Il se trouve en effet qu'aujourd'hui, la principale ressource d'énergie utilisée par la machinerie économique commence à manquer : le pic du pétrole est imminent, voire déjà franchi. Jusqu'ici, le pétrole était peu cher car facilement accessible et en quantité suffisante, mais le pétrole est un stock qui ne se renouvelle pas à l'échelle du temps humain. Au niveau mondial, l'offre de pétrole devient insuffisante, d'autant plus que des pays géants comme le Brésil, la Chine et l'Inde veulent à leur tour en consommer comme l'Occident le fait depuis la dernière guerre. Sait-on par exemple que l'Indonésie va se retirer de l'organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), sa production étant désormais insuffisante pour satisfaire sa demande intérieure ?

L'ère de l'énergie peu chère est derrière nous.

Voilà une règle que la FEB connaît bien : quand l'offre d'un produit ne répond plus à la demande et que cette dernière ne faiblit pas, les prix montent. Fluctuations spéculatives et ajustements conjoncturels mis à part, le prix du pétrole va donc continuer à augmenter pour atteindre des niveaux inconcevables jusqu'ici.

Ne nous trompons pas de conclusion. Avec un prix du baril de plusieurs centaines de dollars, c'est tout le système économique qui flanche, car le pétrole, qui est en quelque sorte le sang de la croissance, ne vient plus l'irriguer suffisamment. Le pétrole et ses dérivés sont utilisés dans tous les secteurs de production : agriculture, transports, construction, distribution, pharmacie, textile, technologies de l'information, etc.

Le pic du pétrole rend la poursuite de "la croissance” impossible puisque la boucle production/consommation est cassée. Déjà, "la croissance” s'essouffle et apparaissent les premiers signes de la récession payée en premier lieu par les plus démunis.

L'objectif désormais, lequel est une urgence sociale impérieuse, doit être d'organiser la décroissance de la consommation des ressources naturelles non renouvelables de ceux qui en consomment le plus pour que les besoins vitaux de tous soient rencontrés. Il s'agit d'organiser une désescalade de la puissance industrielle (1) pour réorienter les modes de production et de consommation vers des pratiques écologiquement soutenables et socialement justes, et non augmenter le productivisme, la flexibilité et la compétitivité comme nous le propose la Fédération des entreprises de Belgique.

Face à cette situation qu'elle ne comprend pas - ou pire, qu'elle feint d'ignorer -, La FEB continue à pousser sur l'accélérateur économique sans changer de modèle. Autant dire qu'elle nous demande de foncer droit dans le mur. Il s'agit aujourd'hui de sortir du tout-au-pétrole, de stopper les émissions de gaz à effet de serre, de relocaliser l'économie tout en renforçant la solidarité sans laquelle il ne peut y avoir de réponse pacifique et équitable à ce problème global. Persistant dans un comportement insensé, irresponsable, radicalement inadapté aux défis d'aujourd'hui, la FEB refuse de remettre en question le dogme économiste qui est une impasse. A croire que son action ne vise qu'à maintenir les privilèges d'une caste, quitte à jeter des pans entiers de la population dans la misère et à dévaster la planète.

Le pic du pétrole est là ; il faut revoir l'économie de fond en comble et l'assujettir à l'écologie et à la justice sociale.

1. L'expression est de J. Grinevald et Y. Rens, traducteurs du recueil de textes de N. Georgescu-Roegen : "La décroissance. Entropie - écologie - économie”, éd. Sang de la Terre, 2006.


La Libre Belgique 4-7-2008

samedi 24 mai 2008

Une société de sigles, un univers à décoder, un monde de fous !

Jacques Salomé



Les industriels de tous bords ont développé depuis quelques années l’arme absolue pour stimuler l’appétit consumériste qui ne demande qu’à être réveillé en chacun de nous. Ils ont inventé un concept fabuleux : le Nodec (Nouvel objet de désir et de convoitise). Ce concept les incite à créer en permanence des objets performants, novateurs, attirants, mais peu robustes, avec une fiabilité dans le temps réduite à quelques années -bientôt à quelques mois- facilement démodés et donc remplaçables. Chaque objet anticipant le suivant encore plus attractif, indispensable, désirable qui suscitera de nouveaux emballements, modes ou tendances. Ils ont besoin pour cela de s’appuyer sur le DTP (dépassement technologique programmé) d’un produit, ce qui justifie son remplacement. Ce qui permet à l’EPANC (escroquerie programmée avec notre collaboration) de se répandre, tout en fréquentant assidûment les SAVI (service après vente inaccessible). Nous pourrions être tenté de résister et pour pouvoir nous défendre, avoir recours (si nous connaissions leur existence) à des ACV (analyste du cycle de vie d’un objet, d’un produit, d’une marque) capable de faire le bilan de tous les facteurs qui auront un impact sur l’environnement au cours de la vie d’un produit. : matières premières (extraction, acheminement) degré de pollutions par les émissions de gaz, de contaminations chimiques. Ceci nous permettrait d’interroger notre conscience sur le bien fondé commun (au delà de notre simple plaisir ou intérêt) d’acheter et de favoriser ainsi la fabrication d’ objets qui vont porter préjudice non seulement à notre propre santé mentale et sociale mais aussi à l’équilibre de la planète.
Nous pourrions apprendre ainsi le TK ELFLC (le temps et le kilométrage entre le lieu de fabrication et le lieu de consommation) et découvrir que certains yaourts arrivent sur notre table après avoir parcouru 12 000 kms, que le jean dans lequel nous nous détendons le dimanche a dû cheminer durant 27000 kms, que les pièces détachées de notre voiture ont fait l’équivalent de deux fois le tour de la terre (entre le sous traitant, le fabricant principal, le concessionnaire et le garagiste de mon village !)
Si j’accepte de renoncer à l’IAERPDM (illusion acceptée d’être rassuré par des mensonges), peut-être que je renoncerais à acheter des fruits confits quand je saurais que le fruit d’origine abricot, pêche, cerise ou melon a pu séjourner entre trois et 8 mois dans une cuve d’acide sulfurique pour être conservé, qu’à la suite de cela il est devenu tout blanc (qu’il devra donc être recoloré !) saturé de sucre à 70 ou 80%, vérifié avec un TCSG (taux de concentration de sucre et de glaçage) avant d’arriver en petite barquette sur ma table pour être ajouté à la pâte du cake que je veux préparer pour mes petits enfants ! M’interdire de boire des jus de fruit, quand je sais que la pulpe vient du Brésil ou des Antilles dans d’énormes tankers (aussi grands que des pétroliers !) déversée dans des camions citernes qui l’acheminent vers des usines de mise en bouteille. Et là je n’ai pas connaissance du CMPBN) (coefficient minima de pollution bactériologique normale), lequel d’ailleurs ne me rassurerait pas du tout ! Alors il ne me reste plus qu’a cultiver mon QDS (quotient de survie) ou encore mon EDSA (espérance de santé aléatoire) avant de devenir l’équivalent d’un légume, hospitalisé dans un établissement spécialisé !
En attendant je tente de me protéger, j’ai remplacé le thé, le café, les jus divers pour étancher ma soif, par de l’eau chaude. Simplement de l’eau tiède, très savoureuse, désaltérante, pas chère, elle vient directement du robinet et même si je sais qu’elle peut contenir des métalloïdes et autres substances plus ou moins digeste, je m’accroche, je tiens le coup, je vais renoncer à tous les sigles (enfin presque tous) pour libérer un peu de la mémoire de mon disque dur intime, afin de me consacrer à un peu de TLESCPRVM (temps libre et sans contrainte pour rêver à une vie meilleure !)

Source: Nouvelles Clés
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samedi 5 janvier 2008

La simplicité volontaire et les créatifs culturels :

La simplicité volontaire est un mouvement de société actuelle, à base plus individuelle qu'institutionnelle, qui propose à chacun de réduire sa dépendance à l'argent et à la vitesse, à libérer du temps pour la communauté plutôt que de l'utiliser pour gagner plus d'argent, de favoriser les comportements écologiques et respectueux de la société : le temps libéré ainsi doit être employé à un effet débond, plutôt qu'un effet rebond.

Simplicité Volontaire - Wikipédia

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Les Créatifs Culturels auraient en commun de favoriser la faible dépendance vis-à-vis des modes de consommation industrialisés, de chercher à favoriser le développement personnel et spirituel, de remettre l'humain au cœur de la société, de refuser les dégradations environnementales, notamment celles induites par l'exploitation des ressources naturelles et de rechercher des solutions nouvelles aux problèmes personnels ou sociaux (par exemple sans fausse antinomie entre engagement et vie personnelle). Un autre trait marquant de ce groupe est l'absence, à l'heure actuelle, de conscience de sa propre existence. Autrement dit, la plupart des personnes entrant dans la catégorie des « Cultures Créatives » se croit relativement isolée, et l'estimation de la proportion de population partageant les mêmes convictions, de la part des personnes interrogées dans le groupe, s'étale seulement entre 1 et 5 %.

Créatifs culturels - Wikipédia

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A hauteur d'homme - Nous vivons aujourd'hui une époque charnière. Notre société de surconsommation nous a entraînés là où le système planétaire n'était jamais allé. En ces moments de basculement du monde, une frange significative de la population est en train d'émerger, porteuse d'une conscience différente. L'objectif de cette nouvelle dynamique sociale : se retrouver « à hauteur d'homme ».

Imagine demain le monde: A hauteur d'homme

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La Simplicité Volontaire (ce mot est enchanteur) nous apporte les bases de ce Bonheur National Brut tant recherché au niveau d'un pays ou de la Planète. Elle est ce gagnant-gagnant que nous cherchons, du moins dans le propos. Elle propose exactement le matériel qui va compléter notre boite-à-outils. Elle nous donne la définition du bonheur parfait, celle que je vous proposais ci-dessus, à savoir la redéfinition les désirs justes et surtout libres. On retrouve à la fois Epicure et Spinoza dont nous pouvons tous et toutes nous imprégner pour mieux les transmettre autour de nous. Le premier, Epicure nous apprend la mesure des désirs, le second, Spinoza nous invite à préserver notre liberté par rapport à ceux-ci d'une part et à l'éthique de ceux-ci d'autre part. Rapidement...

etopia - La simplicité volontaire et les créatifs culturels rampes de communication pour 2008


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Simplicité volontaire et Décroissance: Pour modifier nos comportements vers un meilleur respect des humains, de la Terre et de la vie en général, différentes options sont proposées par les mouvements citoyens. Parmi celles-ci, l’option de la simplicité volontaire nous invite à réduire les consommations matérielles et à développer des activités à haute valeur humaine de façon à moins « peser » sur l’écosystème « Terre », à préserver les ressources naturelles de la planète et à se réapproprier du temps pour une vie plus harmonieuse.


Les Amis de la Terre: Simplicité volontaire et Décroissance

vendredi 14 décembre 2007

Opinion - Europe - Pour en finir avec la pensée unique européenne

La Libre Belgique 14-12-2007:



Inès TREPANT Politologue; auteure de "Pour une Europe citoyenne et solidaire” (Editions De Boeck Université)


Le primat, accordé à la politique de concurrence, explique en quoi l'Union a été incapable de mettre en oeuvre une régulation favorable à l'emploi, sans hypothéquer l'avenir de la planète. L'approche globale de l'économie dans l'Union européenne (UE) s'inscrit dans la lignée du "Consensus de Washington” selon lequel le développement des pays suppose plus de libéralisation du commerce, de privatisation et de dérégulation. Ces principes qui dominent aussi l'ensemble des accords de l'OMC forment le fil conducteur des politiques européennes dans les domaines socio-économique et commercial.



Tandis que l'enjeu de la mondialisation figure au menu du Conseil européen de ces 13 et 14 décembre, un nouveau cycle de trois ans pour la "Stratégie de Lisbonne pour la croissance et l'emploi” (2008-2010) s'ouvrira en 2008, dont le point d'orgue sera l'adoption de nouvelles "lignes directrices intégrées”. Se faisant le chantre des bienfaits de la mondialisation et d'une ouverture accrue des frontières, la Commission européenne, avec l'appui du Parlement européen, a lancé le coup d'envoi de ce processus en prônant essentiellement "la continuité”.



Tout en se targuant de respecter le sacro-saint "principe de subsidiarité” en tant qu'élément clé du processus de construction de l'Europe, l'UE s'emploie à décliner inexorablement une même approche "taille unique” (celle du consensus de Washington), dont on peut identifier au moins quatre éléments principaux :



- En premier lieu, l'Etat joue un rôle résiduaire dans la définition des politiques macroéconomiques. Les institutions communautaires se limitent principalement à préconiser une politique de restrictions monétaires (au moyen d'une hausse des taux d'intérêt) et budgétaires (diminution des dettes publiques). Contrairement au statut de la Réserve fédérale aux Etats-Unis, la Banque centrale européenne ne met pas l'objectif de la croissance et de l'emploi sur le même pied d'égalité que l'objectif de la stabilité des prix, qui en constitue sa priorité absolue.



Dans ce contexte, la modération salariale, réalisée grâce à la discipline des partenaires sociaux, est perçue comme essentielle pour lutter contre l'inflation. Quant à la consolidation budgétaire, elle est devenue un but en soi. On ne prend donc pas en compte le conflit potentiel entre le besoin de limiter la dette publique et la réalisation des objectifs de Lisbonne qui en appellent à une politique intelligente d'investissements privés et publics pour faire face aux grands défis de la société, tels le changement climatique ou le vieillissement de la population.



- En second lieu, plutôt que d'analyser les conséquences sociales et environnementales de la globalisation, et de recadrer le cadre macroéconomique et commercial en conséquence, l'UE s'enferme dans un discours dithyrambique sur ses bienfaits, où c'est in fine le Modèle social européen qui est sommé de s'ajuster sur ses exigences, et non l'inverse. Les "réformes structurelles”, dont l'axe majeur consiste à supprimer lesdites rigidités du marché du travail, sont motivées en raison d'une compétition globale plus acharnée en provenance des pays émergents, dont l'avantage comparatif réside principalement dans une main-d'oeuvre qui travaille dans des conditions sociales et une pollution environnementale des plus inquiétantes.



En outre, compte tenu que la préoccupation de l'UE de s'adapter aux pays émergents a supplanté celle initiale qui consistait à combler un "déficit de productivité” en comparaison avec le marché des Etats-Unis, il est permis d'être particulièrement inquiet sur l'avenir du modèle social européen.



- En troisième lieu, les potentialités qu'offre la politique fiscale à l'échelle européenne sont malheureusement largement inexploitées, notamment en raison de la règle de l'unanimité au Conseil sur ces matières. Ce qui empêche, par exemple, l'adoption d'une approche stratégique commune de la taxation environnementale à l'échelle européenne, en dépit de l'urgence de s'attaquer à des problèmes écologiques majeurs tels que le changement climatique.



Du reste, la souveraineté fiscale est corsetée par les règles du marché intérieur : elle ne peut s'exercer que dans les marges imparties par le Traité. Ainsi, à l'instar du régime qui prévaut pour les aides d'Etat (l'article 87.1 du traité CE interdit les aides d'Etat qui faussent ou menacent de fausser la concurrence au sein du marché commun), les réglementations fiscales des Etats membres ne peuvent constituer des obstacles aux échanges.



Au vu de ce cadre fiscal européen, l'Union européenne en vient à conduire une politique fiscale défavorable à l'emploi et à l'environnement. De fait, si la logique voudrait qu'elle plaide pour un glissement de la taxation du travail vers la taxation de la dégradation environnementale, la réalité est tout autre. Elle favorise, en effet, la concurrence fiscale entre Etats sur les taux d'imposition des entreprises. Concurrence qui peut-être particulièrement dommageable puisqu'elle a fait chuter les taux d'imposition des sociétés dans les pays industrialisés de 45 pc à 30 pc en deux décennies : le fardeau fiscal s'est, du coup, déplacé vers le travail qui est une base d'imposition relativement stable.



- En quatrième lieu, la foi dans les vertus des règles du marché (dont les fondements s'enracinent dans le concept de la "Main Invisible” d'Adam Smith) conduit la Commission à confisquer les pouvoirs du législateur. Pour relever les standards sociaux, environnementaux ou de protection des consommateurs, la Commission européenne privilégie de plus en plus les instruments "de législation douce” - comme les Codes de conduite, les accords volontaires ou l'autoréglementation - aux dépens des instruments législatifs dits classiques, considérés comme un fardeau pour les décideurs du marché. Ce qui sert incontestablement les intérêts des multinationales en ce qu'ils les protègent de réglementations publiques plus contraignantes et des pressions citoyennes.



En résumé, le primat accordé à la politique de concurrence au sein de l'Union européenne explique en quoi elle a été incapable jusqu'à maintenant de mettre en oeuvre une régulation macroéconomique favorable à l'emploi, sans hypothéquer l'avenir de la planète. Pour inverser la vapeur, l'Union européenne se doit d'abandonner son approche "taille unique” de la croissance.



Face à une planète limitée en ressources, le mythe de la croissance illimitée doit être démantelé. Dans la même optique, aussi longtemps que le taux de croissance du PIB reste une donnée déterminante pour juger de la santé économique ou du degré de développement d'un pays (alors qu'il n'est, en soi, qu'une simple mesure de production), l'UE sera incapable de développer de façon crédible une approche intégrée du développement durable censé être un objectif transversal de l'UE, et qui suppose à tout le moins que d'autres indicateurs sociaux et environnementaux soient pris à bord, tant le bien-être des gens ne se résume pas à la quantification de leur pouvoir d'achat.



L'Union conduit une politique fiscale défavorable à l'emploi et à l'environneme

samedi 6 octobre 2007

Opinion - environnement - La Terre a ses limites



La Libre Belgique 4-10-2007



Jeffrey SACHS Professeur d'économie. Directeur de l'Earth Institute à l'université de Columbia (New York)



Les dirigeants mondiaux ignorent plus ou moins les crises combinées de l'énergie, de l'approvisionnement alimentaire et de l'environnement. Il est temps de trouver des solutions globales.

Force est de constater la raréfaction des ressources naturelles dans le monde. Les prix du pétrole et du gaz naturel flambent. Les prix des produits alimentaires atteignent également des sommets, infligeant des privations supplémentaires à ceux qui souffrent déjà de la pauvreté et créant des écarts de revenus considérables entre pays et entre zones rurales et urbaines.

Une forte croissance économique, principalement en Chine et en Inde, est la principale raison de l'augmentation des prix des ressources naturelles. Ces deux pays sont devenus producteurs de biens et de services, compétitifs au plan mondial, et leurs économies, déjà conséquentes, doublent en taille tous les 7-10 ans. Cette croissance se heurte toutefois aux limites de la disponibilité en terres, en bois, en pétrole et gaz, en eau et autres produits naturels. Quand les ressources naturelles sont échangées sur les marchés (les produits énergétiques et alimentaires), les prix s'envolent. Lorsqu'elles ne sont pas commercialisées (comme l'air), le résultat est la pollution et l'épuisement des réserves mondiales plutôt que l'augmentation des prix.

La flambée des prix des produits alimentaires est alarmante. Un indice (en dollars) montre une augmentation d'environ 40 pour cent au cours des 12 derniers mois. Plusieurs facteurs expliquent cette hausse, mais le premier est une augmentation de la consommation, à nouveau lié à la croissance économique chinoise. La population chinoise mange davantage, et en particulier davantage de viande, ce qui nécessite l'importation de plus grandes quantités d'aliments pour animaux, principalement composés de soja et de maïs. Il est peu probable que la Chine puisse elle-même satisfaire l'accroissement de la demande, étant donné la carence en terres et en eau du pays.

Parce que la production des aliments comprend une utilisation importante d'énergie, pour le transport, la culture et les engrais, l'augmentation du prix des ressources énergétiques s'est répercutée sur le prix des produits alimentaires. Parallèlement, l'enchérissement des combustibles fossiles a incité les fermiers à remplacer les cultures pour l'alimentation par des cultures pour les carburants - à la fois de l'éthanol (par la fermentation du maïs et de la canne à sucre par exemple) et du biodiesel (par la transformation d'huiles végétales comme le soja en carburant).

Aux Etats-Unis par exemple, sur une récolte totale de 12 milliards de boisseaux de maïs pour l'année 2006-2007, environ 2 milliards ont été transformés en éthanol. Cette part devrait être portée à 3,5 milliards pour l'année 2007-2008, et plus de 70 nouvelles usines de production d'éthanol sont en construction, ce qui doublera encore la quantité de maïs consacrée à la production de biocarburant. Les réserves de maïs pour l'alimentation se rétréciront d'autant.

Cette situation est aggravée par un autre facteur fondamental : les changements climatiques. Ces deux dernières années, les cultures mondiales de blé ont subi toute une série de désastres liés au climat. De 622 millions de tonnes métriques en 2005-2006, la production mondiale de blé est passée à environ 593 millions de tonnes métriques en 2006-2007.

La récolte de blé en Australie a chuté de 25 millions de tonnes à 10 millions de tonnes à cause d'une sécheresse extrême, qui pourrait bien être liée au changement climatique. La production européenne a également chuté, cette fois-ci à cause de pluies torrentielles, un autre signe possible du changement climatique. Dans les deux cas, le manque s'est traduit par une baisse des exportations et un resserrement des marchés mondiaux.

Chaque marché a une influence sur les autres. Le resserrement de l'offre de blé signifie que davantage de terres sont consacrées à la culture du blé, réduisant ainsi la production de soja et de maïs. L'utilisation accrue de ces deux céréales pour les biocarburants au lieu de l'alimentation se traduit par un resserrement des réserves alimentaires. Ces trois facteurs - l'accroissement de la demande mondiale, la conversion de cultures en carburants et les aléas climatiques - se sont associés pour pousser les prix des produits alimentaires à la hausse, une flambée qui n'avait pas été anticipée il y a à peine deux ans.

Jusqu'à présent, aucun organisme international ne s'est attaché à évaluer les conséquences de ces évolutions. L'une des conséquences est par exemple que les subventions importantes accordées par les Etats-Unis à la production de maïs et de soja pour les carburants sont une erreur. Elles faussent le marché et font grimper les prix mondiaux des aliments. Une autre implication est qu'une coopération mondiale bien plus sérieuse est nécessaire pour développer des technologies écologiquement durables afin de compenser l'épuisement des combustibles fossiles et la conversion de récoltes en carburants.

L'énergie solaire montre un fort potentiel, mais elle doit encore bénéficier de subventions publiques plus importantes pour la recherche. On pourrait également envisager de produire des biocarburants sur des terres impropres à la culture de céréales pour l'alimentation. Il existe même des technologies du "charbon propre" en alternative au pétrole, mais celles-ci nécessitent également des subventions pour obtenir les percées technologiques nécessaires à son utilisation, en particulier la technologie permettant de capter et de piéger les émissions de dioxyde carbone associées à la combustion du charbon.

Une autre implication est le besoin urgent d'améliorer la productivité agricole dans les pays pauvres, notamment en Afrique, qui doit accomplir sa "révolution verte" pour doubler ou tripler sa production alimentaire dans les prochaines années. Faute de quoi, les plus démunis de ce monde seront touchés de plein fouet par l'augmentation des prix mondiaux des aliments, associée aux changements climatiques à long terme.

Pour le moment, les dirigeants mondiaux ont plus ou moins ignoré les crises combinées de l'énergie, de l'approvisionnement alimentaire et de l'environnement. Au fur et à mesure de la fluctuation du prix des matières premières alimentaires et énergétiques, les crises sous-jacentes ne manqueront pas de prendre de l'ampleur. Le développement durable passera au premier plan de l'ordre du jour mondial et nous aurons besoin de dirigeants au fait des défis posés et prêts à travailler de concert pour trouver des solutions globales.

samedi 1 septembre 2007

La décroissance heureuse

Jeudi 30 août 2007

Maurizio Pallante est consultant en efficacité énergétique au Ministère italien de l’Environnement et de la Protection du Territoire et de la Mer. Chantre de la « décroissance heureuse », cet ancien professeur s’échine à bousculer nos idées sur ce que devrait être la société de demain. Interview.


Qu’entendez-vous par « décroissance heureuse », qui est aussi le titre de l’un de vos ouvrages ?


La décroissance est un concept opposé à celui de la croissance. En économie, la croissance est mesurée par rapport à l’augmentation du Produit Intérieur Brut (PIB) (Glossaire), celui-ci étant associé au bien-être d’une population: si le PIB augmente, il y a croissance économique et la population est donc sensée mieux se porter. C’est un leurre. Pourquoi ? Prenons l’exemple de la production d’objets ne nous servant pas : le PIB augmente sans pour autant augmenter notre bonheur. Par contre, l’échange des services à travers les banques du temps (Par exemple, Jean répare les chaussettes de Paul en échange de quoi celui-ci répare son ordinateur, ndlr ) ou l’autoproduction de biens (fruits,légumes, pain, yaourt, ndlr) n’entraîne pas une augmentation du PIB, alors la société y gagne en bien-être. Contrairement à ce que la croissance nous impose, ce dont nous avons besoin pour vivre n’est pas nécessairement marchand. La décroissance promeut la production et à la consommation de biens et services, pas forcément marchands et ne faisant pas toujours augmenter le PIB, mais qui améliorent nos conditions de vie et respectent l’environnement. C’est dans ce sens que je parle de «décroissance heureuse».


J’identifie la décroissance à un tabouret à trois pieds. Si l’un des trois pieds manque, le tabouret ne tient plus. Le premier pied représente le mode de vie. Il faut minimiser notre empreinte écologique et produire ce dont nous avons (vraiment) besoin avec un moindre impact sur la Terre. Par exemple, en utilisant les objets plus longtemps, en prenant les transports publiques au lieu des voitures ou en achetant les produits locaux plutôt que ceux d’importation. Le deuxième pied c’est la technologie. Les tenants de la décroissance sont parfois accusés de vouloir retourner au temps des carrosses. Rien de plus erroné : nous prônons une technologie plus respectueuse de l’environnement qui cherche à réduire soit l’utilisation d’énergie et de ressources, soit les déchets lors de la production ou de l’élimination des biens. Le troisième pied du tabouret c’est la politique. Nos politiciens doivent adopter des stratégies «décroissantes». S’il est nécessaire de réduire la consommation en énergie de chaque famille, le politique a aussi un rôle important à jouer. Par exemple, l’octroi des permis de construire devrait être lié aux paramètres d’efficacité énergétique. C’est déjà le cas, par exemple, dans certaines localités au Trentin Haut Adige et en Allemagne, où il est interdit de construire des immeubles qui consomment plus de 7 litres de mazout ou de gaz de chauffage par mètre carré par an.
Notre société est-elle préparée à changer son style de vie, actuellement basé sur le modèle de la croissance?
La décroissance n’est pas un choix. Il suffit de penser que les émissions de CO2 dans l’atmosphère ont augmenté de 33 pour cent dans les 100 dernières années. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (GIEC) (Glossaire) estime qu’on devrait connaître une augmentation de la température moyenne terrestre de 1,8 °C à 3,4 °C d’ici 2050. C’est directement lié aux activités humaines. Les conséquences sur l’homme et la nature seront considérables. La décroissance devient donc une contrainte. Soit ce passage sera imposé par l’écosystème terrestre de façon incontrôlée, soit il sera contrôlé en toute conscience par l’homme, en améliorant ses conditions de vie.


Le terme «décroissance» n’effraie-t-il pas le grand public ?


Oui, c’est possible. Mais c’est normal. On nous a tellement vendu le mot « croissance », qu’au moment de parler de décroissance, on crée une certaine résistance. Le but est d’ailleurs aussi celui-là : interpeller, montrer qu’il y a d’autres voies.


Serge Latouche dit carrément qu’on devrait parler d’«a-croissance», comme l’on parle d’a-théisme »…


Oui, il dit que l’économie ne devrait pas se poser le problème de croître ni celui de décroître. Elle devrait simplement produire ce dont on a besoin pour vivre mieux, en essayant de minimiser l’impact de cette production sur l’environnement. Il a raison, mais je crois aussi que l’économie devrait poursuivre la décroissance, car il faut inverser une tendance générale. Il faudrait développer des initiatives pour que le PIB diminue et réduire tant notre consommation de ressources que les émissions polluantes dues à la grande production de biens.


Que pensez-vous du concept de «développement durable» ?


Les termes développement et durable se contredisent. Les gens pensent que le développement durable est une croissance associée à l’application de technologies plus respectueuses de l’environnement, telle que l’utilisation des ressources renouvelables au lieu des ressources fossiles. Or, si un train est lancé à toute allure vers un mur, rien ne sert de freiner : il faut changer de direction. Je préfère la «décroissance heureuse». Quand je parle de décroissance je me réfère, d’une façon polémique, à une idée opposée à celle du développement durable. Malgré sa signification négative, la décroissance est un nouveau paradigme culturel qui dépasse celui qui a gouverné notre société de la révolution industrielle à nos jours. Par analogie avec le mot«déconstruction», utilisé par certains philosophes français, la décroissance vise à démonter un modèle de pensée pour en construire un autre.


Comment diffusez-vous vos idées ?


Nous avons fondé le Mouvement pour la décroissance heureuse afin de construire un programme politique pour la décroissance. Nous ne sommes pas un parti politique et nous n’avons aucune intention de l’être. Nous sommes plutôt un groupe de personnes qui développe une réflexion et diffuse les résultats de ses raisonnements via un site Internet, des essais, des conférences… Notre but c’est que les associations, les communes, les groupes politiques, les mouvements, toute personne auxquelles nous nous adressons, concrétisent nos idées en mode de vie, en technologie ou en actions politiques décroissantes.

Propos reccueillis par Emanuela Giovannetti
Plus d’infos (en italien): http://www.decrescitafelice.it/

Les paradoxes du développement durable


Mardi 7 août 2007

Auteur de plusieurs ouvrages sur le développement durable, Sylvain Allemand propose, dans « Les paradoxes du développement durable », de faire un état des lieux du concept à l’heure de son 20ème anniversaire. Le journaliste français y explore les enjeux, défis et perspectives. Quelles sont les contradictions inhérentes à ce type de développement ? Comment l’intégrer dans notre économie de marché actuelle ? Éléments de réponse.



Comment faire face à l’urgence écologique et sociale quand la solution réside dans un changement de société au processus long ? Comment concilier impératif au court terme et évolution au long terme ?



Voilà une question cruciale. Il est vrai que la situation est préoccupante, mais il faut faire bon usage de l’urgence et se méfier des scénarios catastrophes. À trop tirer la sonnette d’alarme, on risque d’inhiber les bonnes volontés et d’entretenir l’opinion publique dans la peur, ce qui n’est pas propre à susciter les mobilisations les plus adéquates. Quand on se tourne vers l’histoire, il faut reconnaître que beaucoup de visions apocalyptiques ne se sont finalement pas produites. Il ne faut cependant pas les discréditer. Certaines hypothèses ont probablement permis l’action nécessaire à neutraliser le scénario catastrophe. En se préparant au pire, on peut faire face à des problèmes moindres. Dans cette situation, l’action du politique est essentielle. Le rôle des dirigeants politiques est crucial pour gérer et arbitrer le débat public. Il est de leur responsabilité d’organiser les débats pour faire apparaître les enjeux à l’opinion. Il ne s’agit pas d’imposer des restrictions mais de susciter une mobilisation pour montrer que chacun peut avoir une contribution utile. La responsabilisation est souvent plus efficace que la contrainte.


Si le développement durable nous encourage à limiter notre consommation, n’est-il pas alors incompatible avec la croissance économique et le modèle néo-libéral ?



Son objectif n’est pas contradictoire avec la croissance capitaliste qui repose sur l’accumulation de richesse. Le développement durable veut améliorer le bien être quand bien même il passe par l’acquisition de nouveaux biens. C’est une nouvelle conception de la production de richesse plus soucieuse du coût engendré pour l’environnement et la société. Le véritable enjeu est en fait de produire mieux sans exclure la possibilité de rester ancré dans l’économie marchande. Pour avoir un réel impact, le développement doit aller de pair avec la promotion de nouvelles approches comme, par exemple, l’éco-conception. Il ne suffit plus de traiter les déchets, il faut penser en amont en envisageant le produit dans l’ensemble de son cycle de vie, de sa conception à son recyclage en passant par ses modes de fabrication et de consommation.


Les trois grands piliers du développement durable (social, environnemental, économique) sont parfois en compétition. C’est le cas dans de nombreuses situations, lutte contre le travail des enfants qui privent de revenus certaines familles, réglementations écologiques qui limitent la production de certains producteurs…. Peut-on concilier ces différents volets ou sont-ils nécessairement contradictoires ?



Il est vrai que les acteurs se concentrent le plus souvent sur un ou deux piliers. Mais est-ce si utopique d’envisager un mode de développement où l’on se préoccupe des implications au plan environnemental et auquel le plus grand nombre puisse accéder ? La contradiction apparaît moindre si on l’envisage sous cet angle que si on pose la question en termes de piliers. Ce n’est pas évident, mais il ne faut pas y renoncer : le développement durable est un autre mode développement qui nous invite à regarder les choses autrement. Prenons la voiture comme illustration. Si on reste enfermé dans une vision écologique, la voiture est un facteur de pollution et consomme de l’énergie non renouvelable, il faudrait donc la bannir. Cependant, le développement durable nous invite à considérer aussi les implications économiques et sociales pour lesquels la voiture est un élément positif. Le défi est donc de minimiser l’impact de la voiture tout en conservant ses avantages.On observe à travers cet exemple que des solutions existent comme l’intermodalité. C’est à dire utiliser sa voiture plus judicieusement et la combiner dans ses déplacements avec d’autres modes de transport moins préjudiciables à l’environnement (vélo, transports en commun).



Qu’entendez-vous par « faire passer la civilisation moderne du stade de développement à celui de la durabilité » ? Comment cette transition se traduit-elle dans les faits ?



Depuis que le développement durable est introduit dans le débat public, il est décliné en plusieurs notions, consommation durable, mobilité durable, tourisme durable, etc. Cette idée de développement n’est peut-être que transitoire pour nous imprégner de la nécessité d’envisager la durabilité. Il faut à présent se demander à chaque fois « Est-ce durable pour nous et les générations suivantes ? ». Il est important de ne pas commettre les mêmes erreurs qu’auparavant quand on s’est lancé dans la construction d’infrastructures sans se préoccuper de l’irréversibilité de nos choix. Et cette idée d’irréversibilité est essentielle. Quelque chose de durable c’est quelque chose qui n’est pas irréversible au point de nous condamner et de réduire nos capacités de choix dans le futur.



L’éducation au développement durable à l’école sous-entend une interdisciplinarité tant les sujets abordés sont larges. Est-il nécessaire de réformer le système scolaire vers des matières moins cloisonnées pour imposer le développement durable dans les programmes ?



Il est vrai que les enseignants se heurtent au défi de travailler avec d’autres collègues, mais c’est aussi passionnant pour eux. En présence de ce défi de pluridisciplinarité, il ne faut pas sous-estimer la capacité des enseignants à s’ouvrir. Reste à savoir s’ils en ont les moyens. Les lourdeurs du système éducatif, avec toute sa hiérarchie et ses procédures complexes, pèsent beaucoup sur les réformes nécessaires. Je pense qu’il faut être en permanence vigilent sur l’évolution du sujet et lever les obstacles au cas par cas. Il est important d’avoir une approche pragmatique qui permette d’avancer à petits pas.



Propos recueillis par Julie Mandrille


Pour en savoir plus:
Vingt ans après son apparition, le développement durable doit aujourd’hui faire face à ses limites. Il devient de plus en plus difficile de concilier les différents volets du phénomène. Sylvain Allemand s’interroge donc. Et si nous étions en train de rentrer dans une nouvelle phase du développement durable ?L’auteur se penche sur la question en soulevant les ambiguïtés du phénomène. Du commerce équitable à la finance solidaire en passant par les OGM, l’énergie ou encore l’urbanisation, l’auteur décline le développement durable sous tous ses aspects et en dégage les éléments clefs. Enjeux et tendances sont traités de manière à la fois précise et accessible pour tous. Particulièrement intéressantes, les dernières pages évoquent les problématiques qui gravitent autour du concept et les débats en cours.
« Les paradoxes du développement durable » Sylvain Allemand, éd.Le cavalier bleu, 2007, 191 p., 22€

vendredi 17 août 2007

La véritable révolution verte est d’abord une révolution intérieure


Le Soir 10-8-2007. Carte blanche - La véritable révolution verte est d’abord une révolution intérieure


Charlotte Luyckx Verdin Assistante à la Faculté de médecine de l’UCL Doctorante à l’Institut supérieur de philosophie de l’UCL


Nous avons pris conscience, au cours des 50 dernières années, de la fragilité du monde naturel. Mais comment faire face aux problèmes écologiques ? Manger bio, éviter la voiture au maximum, limiter la diffusion de gaz à effet de serre, bien isoler sa maison, trier ses déchets, ne pas gaspiller l’eau : les trucs et astuces de l’éco-consommateur pullulent. Constituent-ils une véritable solution pour l’avenir de la planète ? C’est mieux que rien. Mais ce n’est pas suffisant.
Bien loin d’être révolutionnaires, des mesures de ce genre fonctionnent souvent comme autant de stratagèmes pour se donner bonne conscience. Leur manque une remise en question de fond. C’est d’autant plus vrai dans le domaine politique où certaines dispositions frôlent le burlesque (comme l’illustre le « trafic » des permis de polluer nationaux).


Ce dont nous avons besoin pour affronter la crise écologique, c’est d’un changement des individus dans leur rapport au monde. Des solutions valables à grande échelle imposent un changement de cap au niveau politique et économique. Et ce dernier n’est lui-même possible que comme une conséquence de cette modification individuelle profonde.
Christian Arnsperger, économiste de l’UCL, défend l’idée que les problèmes du système économique sont en réalité des problèmes existentiels et ne peuvent donc se résoudre qu’au niveau fondamental de nos conditions d’existence (Critique de l’existence capitaliste, Cerf, 2005).

Dans ce même ordre d’idées, les problèmes écologiques sont en réalité l’expression d’un dysfonctionnement plus profond de notre rapport à la nature, qui s’exprime par un sentiment de déconnexion. Nous vivons la plupart du temps déconnectés du monde naturel, et ce n’est pas « normal », même si c’est la norme. Un individu psychiquement sain vit une certaine connexion intuitive et perceptive avec la nature. Le sentiment de déconnexion vis-à-vis de la nature nous apparaît comme une certaine forme de pathologie psychique (1) qui constitue la racine existentielle des problèmes environnementaux actuels.


Cette prise de conscience nous invite à remettre en question l’anthropologie implicite de l’Occident. Aux yeux de celle-ci, l’homme est considéré comme maître et dominateur de la nature, et comme le seul être doté d’une valeur intrinsèque - le reste du monde naturel étant réduit à sa seule valeur instrumentale : des « choses pour nous ». On reproche souvent à cette conception son anthropocentrisme. En réalité, celui-ci n’est pas en soi antiécologique du moment qu’il n’est pas exclusif : on peut accorder une valeur prépondérante à l’être humain (au nom de laquelle on considère la vie d’une renoncule comme moins précieuse que celle d’un nouveau-né), sans pour autant le concevoir comme le seul être doté de valeur intrinsèque (on peut considérer que la renoncule est dotée d’une valeur autre qu’instrumentale).
Mais pour comprendre la valeur du monde naturel, pour la percevoir et en faire l’intuition, il faut autre chose que des concepts. Ainsi, le véritable problème est que cette anthropologie réductrice n’a pas seulement un impact idéologique sur nous ; elle influence également notre capacité perceptive et intuitive à faire l’expérience de la nature : nous finissons par nous retrouver effectivement seuls face à un monde silencieux qui n’a rien à dire et qui n’écoute pas, amputés de la capacité à en percevoir le sens et à nous y sentir reliés.


En ce sens, l’engagement écologique impose le développement et l’affinement des capacités intuitives et perceptives qui sont relativement atrophiées chez l’adulte occidental : c’est une démarche aussi bien esthétique que spirituelle et psychologique. Nous avons tout à gagner à oeuvrer, individuellement et collectivement, à une reconnexion avec la nature. Non seulement parce que la menace écologique croissante est telle que notre survie collective en dépend. Mais aussi parce que le contact avec la nature n’est pas un élément périphérique pour notre santé psychique : cette reconnexion est l’occasion d’une « reliance » plus large, avec certains aspects de nous-mêmes dont nous avons été progressivement amputés (2).


Pour renouer le contact avec la nature, il est fort probable que nous devions opérer divers changements à d’autres niveaux de notre être qui modifient qualitativement notre personne et nos rapports aux autres.

Comme l’affirme le naturaliste américain Macmillan,

« Il faut sauver les condors, pas tellement parce que nous en avons besoin, mais surtout parce que pour les sauver, il nous faut développer les qualités humaines dont nous avons besoin pour nous sauver nous-mêmes ».

Et c’est ce type de développement qui rend possibles les changements politiques, sociaux et économiques à grande échelle.

En ce sens l’écologie est un humanisme au sens fort.


Comment engranger effectivement en nous ce changement ? La démarche intérieure est toujours singulière ; mais nous pouvons nous risquer à poser certaines balises.

Le premier pas vers la reliance est de l’ordre de la prise de conscience de ce qui, en nous (dans nos rapports aux autres et à la nature), est bancal et déconnecté.

Le deuxième nous engage dans une lutte : affronter et assumer nos peurs, nos dégoûts ou notre indifférence envers la nature (et, parallèlement, envers nous-même et envers les autres).

Le troisième est contemplatif : il nous mène à percevoir la nature et l’environnement comme source d’inspiration et de jouissance esthétique, levier spirituel, lieu de vie.


Ces quelques pas nous auront déjà engagés dans une marche : il faut pouvoir y consacrer du temps. Pour cela, il est fort probable que nous devions adopter un mode de vie plus simple et plus sain, moins embourbés dans les engrenages du productivisme et du consumérisme, qui participent dans une large mesure du phénomène de déconnexion et qui mobilisent beaucoup du temps et de l’énergie de ceux qui s’y consacrent. « Moins de biens, plus de liens », tel était le slogan d’une marche qui a eu lieu cet été entre Maubeuge et Liège. Il illustre l’intuition qui guide cet article : la « reliance » dont il est ici question a beaucoup à voir avec un recentrage sur l’essentiel. La bonne nouvelle est qu’il s’agit d’une réelle libération.

La véritable révolution verte, tout comme la véritable révolution sociale, est d’abord une révolution intérieure !